Ashita no Sekai



 

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Métier : Chasseur.

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Administrateur du forum - Chasseur
Sujet: REGAN VOLKOV
Lun 24 Sep - 11:20

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Informations complémentaires
Depuis: 2064.
Réputation: Regan c’est le chewing gum sur lequel tu marches par erreur et qui, en plus de limiter ton allure sur le chemin pavé de la vie, te nique ta paire de pompe favorite. Véritable paratonnerre à catastrophe, il est pour cela communément considéré comme un porte-bonheur par ses coéquipiers. Regan c'est l'immaturité assumée, presque l'inconscience par moment. Il est sans filtre, sans-gêne et d'un naturel.. envahissant. Plus instinctif que stratégique, il se contente généralement de suivre les directives de tacticiens plus compétents (non sans contester pour la forme).
Arme(s) utilisée(s): Fouet & souba (katana à lames jumelles parallèles).

▬ ft. Richard Harmon

Date de naissance / Âge :
▬ 21 juin 2042 / 23ans.

Nationalité
:
▬ Russe.

Groupe sanguin
:
AK-47.

Groupe
:
▬ Chasseur.

Orientation sexuelle
:
▬ Homoflexible? Opportuniste.

REGAN VOLKOV
Physique
Regan est souvent décrit comme étant roux et borgne auprès des personnes ne le replaçant pas (..bien qu'il soit rare qu'on oublie un emmerdeur de ce calibre, ne serait-ce que pour l'éviter) mais mis à part ces deux caractéristiques jurant dans le paysage japonais, le jeune Chasseur se révèle relativement ordinaire. Vous ne trouverez pas chez lui de charisme fédérateur ou de beauté magnétique portée par un leadership naturel et une intelligence acérée. Non. Regan, se démarque plutôt par une attitude désinvolte ponctuée de sourires aiguisés et de rires impertinents. Et par ses yeux peut-être, ses paupières lourdes voilant des iris polaires hérités de son père.

Ses cheveux, eux, sont d'un roux foncé, discret, que beaucoup tendraient à qualifier d'auburn. Nuance qu'il juge creuse et dont il ne s'embarrasse pas, le terme exacte pour définir cette couleur étant loin de le préoccuper. Aux portes de la puberté, Regan abandonna l'idée de dompter ses épis avec une certaine fatalité, ne leur laissant prendre de la longueur que pour mieux les apprivoiser (..sous le regard désapprobateur de son père accusant une crise d'adolescence précoce).

Malgré déjà six années passées au Japon et une pratique régulière de la langue depuis son enfance, Regan conserve une inflexion typiquement russe et un accent particulièrement prononcé sur les « r » (roulés, obviously) ou encore les « o » et « a » qui se confondent en une sonorité à mi-chemin entre ces deux voyelles. Il s'exprime d'une voix fluctuante qui, au détriment de sa dignité, a tendance à dérailler dans les aiguës de manière proportionnelle à l'adrénaline qui l'habite alors.

Regan est gaucher de base mais son père, superstitieux, l'obligea à se comporter comme un droitier pendant de longues années. Ayant pris la fâcheuse habitude de contrarier son géniteur, Regan finit par devenir totalement ambidextre, ce qui s'avère particulièrement utile lorsqu'il est contraint d'utiliser ses deux armes en même temps.

Ectomorphe, sa carrure fait pâle figure face à celles de la plupart des Chasseurs de sa promotion. Cette morphologie inclut un métabolisme rapide qui lui permet de se bâfrer joyeusement sans prendre un gramme, mais en contrepartie sa masse musculaire reste singulièrement discrète. Loin de s'en formaliser, Regan compense cette "lacune" (d'après ses instructeurs) par une agilité parfaitement adaptée à son rôle de leurre sur le terrain. En définitive, il se montre taillé pour l'endurance et plus instinctif que stratégique, se contentant généralement de suivre les directives de tacticiens plus compétents (non sans contester pour la forme).

Lorsqu'il n'est pas en service, Regan porte un cache-œil du côté droit pour forcer son œil déficient à traiter une vision périphérique toujours plus large. Cette rééducation imposée lui a permis de réduire considérablement son handicap, mais pour des raisons inconnues, l'œil gauche de Regan peut se mettre à pleurer à tout moment. Son neuropsychologue considère cet effet secondaire comme étant mineur, anodin et par conséquent, négligeable. Une réaction involontaire que Regan juge pourtant intimement humiliante, les larmes étant une marque de faiblesse que son père ne lui avait jamais tolérée.
Caractère
Conçu pour hériter de l'empire économique de son père, Regan fut éduqué de manière stricte, protocolaire, noyé d'une poigne inflexible sous des idéaux dogmatiques et c'est bien avant l'heure qu'il dut alors se comporter comme un adulte car traité comme tel par ses figures d'autorité.

C'est donc tout naturellement qu'en quittant sa mère patrie, Regan est moralement retombé à un stade de rébellion infantile épuisant pour les personnes partageant son quotidien. Il a notamment un problème avec les notions d'espace personnel et d'intimité. Il adopte des comportements que beaucoup jugent inappropriés et se montre souvent trop familier. En clair, Regan est sans filtre, sans-gêne et d'un naturel.. envahissant.

Un comportement qui découlerait d'un certain isolement social: « Le sang est plus épais que l'eau » ne manquait de lui rabâcher son père tel un mantra « La famille avant tout ». Ainsi, lobotomisé dès son plus jeune âge par les notions d'intérêts et de profits, l'amitié sonne à ses oreilles comme un concept relativement occulte. Regan semble cependant sensible à l'humour acide, aux personnalités marquées qui n'hésitent pas à exhiber un univers particulier. À l'inverse, les bien-pensants l'irritent au plus haut point.

Superstitieux et paranoïaque sur les bords (..il a de très grands bords), Regan s'imagine pouvoir discerner des mensonges basiques (pour lui deux "oui" prononcés à la suite expriment une négation et inversement) et est ponctuellement victime de sa malchance congénitale: en véritable paratonnerre à catastrophe, il est pour cela communément considéré comme un porte-bonheur par ses coéquipiers.

Les plus grands bouleversements de sa vie étant majoritairement causés par l'intervention d'enfants (aka son exil et sa cécité corticale), Regan les évite comme la peste et semble étrangement régresser en leur présence (un peu comme s’il voulait garder le monopole de la puérilité).

Regan peut également se montrer extrêmement buté: laissez sous-entendre qu'il est incapable de réaliser quelque chose et vous pouvez être sûr qu'il fera tout pour vous donner tort par pur esprit de contradiction. Cette ennuyeuse habitude lui a déjà valu d'innombrables péripéties: allant d'un séjour aux urgences après s'être déboîté l'épaule gauche pour prouver que SI, il pouvait parfaitement lécher son coude, à cette histoire. Celle que vous vous apprêtez à découvrir, celle qui le mena jusqu'à la base Anos.

En résumé: Regan c'est l'immaturité assumée, presque l'inconscience par moment. Regan est puéril, oui. Regan est arrogant. Mais surtout, et ne n'oubliez jamais: Regan vous emmerde.


Pseudo : Zed.
Commentaire : « Start off feeling all powerful. Quickly become overwhelmed. Identify plot hole. Fix plot hole. TADA! Oh wait, that made 7 new problems. » Yep j'me suis fait avoir, tellement que j'ai dépassé le nombre de caractères autorisés par post HA HA. Mais vous savez quoi? Allez direct au dernier chapitre. C'est peut-être le plus long mais il y a tout ce qu'il y a à savoir sur Regan en tant que Chasseur (Ah! Et n'hésitez pas à me contacter si vous voyez un PNJ qui pourrait être remplacé par votre perso).

A votre propos


CHAPITRE I



« L'EXIL »

Lieu: Moscou
Date: 11 juillet 2059

"..et d'où t'es légitime pour me surveiller au juste?! T'AS QUE DEUX ANS DE PLUS QUE MOI! MAIS PUTAIN QU'EST-CE QUE C'EST QUE CES CONNERIES?!"

"Calme-toi Volkov, tu m'donnes mal au crâne.."

"JE SUIS CALME!"

Impassible, Serguei se contenta d’observer les deux adolescents lui faisant face, passant d’un Matvei ennuyé, à son fils déchaîné: Regan.

Six-sept années à élever une cause perdue. Dix-sept ans d'investissements réduits à néant. À l’image d’une gomme, la confiance que Serguei portait en son fils s’étiolait à chaque erreur de ce dernier qu’il devait effacer. La dernière en date avait eu raison de ses espérances.

Tout était parti de Nexport, une société d'État engagée dans le commerce de l'armement. Un statut qui lui permettait de brasser librement des milliards de dollars à travers le monde en tant que leader des exportations militaires russes. Depuis des années ses représentants participaient activement aux séminaires des directeurs nationaux de l'OTAN, ce pied-à-terre leur permettant de masquer les dérives de leur PDG. Mais le nom de ce dernier, Ivan Issaïkine, finit par faire la une d'un quotidien américain l'accusant d'usurpation politique.

Cette soudaine notoriété attira l'attention de la Mafia, non pas pour les charges qui pesaient contre l'homme, mais pour la manière dont Nexport avait pu échapper à leurs impôts (ou racket, selon les victimes) qu'ils prélevaient pourtant jusqu'à la moindre épicerie de quartier.

Les archives étaient sans équivoque: Depuis l'arrivée d'Issaïkine dans l'entreprise, la multinationale avait réussi l'exploit de se faire "oublier". Il ne suffisait pas de faire profil bas pour réaliser un tel tour de force et la Mafia dut se rendre à l'évidence: Issaïkine ne pouvait être que l'un des leurs. Un élément subtil et expérimenté qui n'hésitait pas à gangrainer leurs rangs en tirant les bonnes ficelles, dont la plus commune portait le doux nom de corruption. L'envergure de la nécrose était difficile à estimer mais une guerre intestine n'était pas envisageable, l'affaire en elle-même menaçait déjà suffisamment l'autorité et la crédibilité de l'organisation.

Cela ne devait pas s'ébruiter. Issaïkine devait à tout prix être neutralisé.

L'émissaire envoyé pour tenter de négocier avec Issaïkine fut retrouvé assassiné deux jours après son entrée forcée dans les locaux de l'entreprise et un nouvel ordre de mission fut aussitôt émis en représailles: celui d'organiser une prise de contrôle radicale de Nexport.

Serguei, au premier rang, avait profité de sa position pour insérer son fils dans l'opération, mais en raison de son statut de novice (pistonné de surcroît) une partie de la dépêche et non des moindre lui fut dissimulée: celle précisant l'exécution imminente d'Issaïkine.

Infiltré au sein de l’accueil où il récoltait des informations relatives à l’emploi du temps du PDG, Regan protégea un enfant lors de l’assaut dont il ignorait tout de l’objectif. Sans le savoir, il permit au fils aîné d’Issaïkine de s’échapper des locaux alors que le père de ce dernier se faisait froidement abattre sous leurs yeux. L'héritier de Nexport — pris en charge par les autorités — fut placé sous haute surveillance et expatrié aux États-Unis, hors de portée de la Mafia tandis que l’enquête se mettait en place. Les fonds de l’entreprise, eux, furent gelés, le contrôle de la société s’en retrouva également impossible et la perte financière ne s’en fit que plus amer.

Serguei soupira. De cet acte spontané, Regan avait sottement hypothéqué son avenir au sein de l’organisation. C'est chaperonné par Matvei qu'il allait être écarté de la vie Moscovite pour une durée indéterminée. La destination: Vladivostok, à l’autre bout du pays, autant dire à l’autre bout du monde.

Le rouquin avait fini par ravaler sa fureur, jetant des coups d’œil hostiles à Matvei Kovalski [X] qui les ignorait d’un air maussade.

Le père de Matvei était spécialisé dans blanchiment d'argent et traitait les gains générés par le trafic d'arme de Sergei. Cette collaboration reposait sur l’union stratégique entre leurs domaines d'actions qu'ils perpétuaient avec leurs enfants respectifs en traitant leur éducation comme n'importe quel autre investissement. À long terme celui-ci, puisqu'il était question de façonner leurs successeurs.

Pour cela, ils n'hésitèrent pas à les écarter des établissements scolaires pour gérer leur cursus à leur façon, ne leur apprenant seulement ce qu'ils estimaient nécessaire à leurs avenirs. Tout avait été ainsi mis en oeuvre dès leurs plus jeune âge pour de faire d’eux des prédateurs tout terrain: Physique, intellectuel et financier. Ils avaient appris à manier des armes, les reconnaître, les entretenir, les monter et démonter chronomètre en main. On leur enseigna les bases du chantage, de la corruption, de la dissimulation de preuves, mais aussi du droit pénal, du conseil et de la pédagogie boursière, des stratégies commerciales et les courants politiques favorables ou non. On les associa en permanence, les mettant en compétition pour stimuler leur rivalité et ainsi booster leurs rendements au détriment du psychique encore fragile des enfants que Regan et Matvei étaient alors.

La recherche vaine de reconnaissance aux yeux de leurs géniteurs (à défaut d'affection) leur fit développer une antipathie mutuelle qui s'ancra progressivement et profondément dans leurs personnalités respectives. La situation nourrie par la stratégie d'émulation des adultes finit par dégénérer à la puberté, échappant à leurs contrôles alors que leurs progénitures multipliaient les sabotages pour obtenir l'ascendant l'un sur l'autre. Mais là où Matvei se montrait pragmatique, détaché, professionnel, Regan, lui, restait profondément réfractaire à l'autorité. Il avait un caractère de merde et des valeurs sorties de nulle part qui allaient à l'encontre même de tout ce qu'on avait pu lui inculquer.

"Pourquoi Vladivostok?" demanda soudainement Matvei. "On pourrait retourner à Rostov ou Odessa. Ça risque de durer des semaines, autant en profiter pour lui monter une nouvelle couverture." Il désigna Regan qui leva les yeux au ciel à cette manie de parler de lui comme s'il n'était pas là. "Créer des diplômes, un dossier médical et même visiter les villes où il est censé avoir vécu pour rendre ses souvenirs plus crédibles s'il se fait interroger."

Les sourcils du rouquin se froncèrent à ça. "Tu sous-entends quoi là au juste? Ma couverture est solide."

"Je sais qu'elle l'est!" s'impatienta Matvei. "Les fédéraux ne réaliseront peut-être pas que c'est une fausse identité mais s'ils arrivent à remonter jusqu'à elle, elle sera au minimum fiché." Il soupira en se pinçant l'arrête du nez avant de reprendre plus calmement. "Il t'en faut une nouvelle dans tous les cas, tu ne peux plus l'utiliser celle-là."

"Correct," intervint Serguei avant que Regan ne surenchérisse. "Mais mon fils s'est mis de nombreuse personne à dos dans nos rangs. Traiter avec des faussaires aussi rapidement pourrait être interprété d'une tout autre manière." Il ignora la main que Regan se passa nerveusement dans les cheveux, gardant son attention fixée sur Matvei. "C'est pour cette raison que vous irez d'abord à Vladivostok, le temps que la pression retombe."

Le jeune homme prit quelques secondes pour digérer la nouvelle mais finit par hocher humblement la tête. Satisfait, Serguei les congédia d'un geste de main.

"Et ne t'inquiète pas Kovalski, tu auras largement de quoi t'occuper là-bas" lâcha-t-il vaguement sous le regard sceptique de Matvei alors que la porte à double-battant du bureau se refermait sur les deux adolescents.



CHAPITRE II



« LE FLÉAU »

Lieu: Vladivostok
Date: 20 juillet 2059

Presque dans un doux murmure, Matvei perçut à travers les limbes nébuleuses de son sommeil, la voix mélodieuse de son camarade lui susurrer à l’oreille..

"RÉVEILLE-TOI CONNARD"

Évitant de justesse le poing que lui envoya le blond en réponse, Regan leva les mains en signe d'apaisement face au regard meurtrier de son colocataire avant de désigner un angle du plafond.

Les trois secondes de silence qui suivirent ne furent perturbées que par un grattement provenant de l'endroit pointé par le rouquin qui s'exclama "Domovoï!" avec une telle conviction que l'expression de Matvei se figea d'incrédulité.

..avant qu'il ne plante son visage dans son oreiller pour hurler à plein poumon.

Dans la mythologie Slave, le Domovoï était un esprit protecteur des foyers qui prévenait les familles de dangers imminents avec des méthodes.. disons peu conventionnelles (allant jusqu'à étouffer les gens dans leur sommeil si ignoré) et Regan avait définitivement passé l'âge de croire en ces conneries.

"C'est qu'une putain de souris, Volkov." finit-il par grincer en quittant ses draps. Il enjamba les affaires de son colocataire non sans jurer sur son absence totale de discipline et s'enferma dans la salle de bain avant de malencontreusement frapper l'abruti congénital qu'il était censé surveiller.

Matvei se demandait encore comment ils avaient pu survivre à la semaine passée à bord du légendaire Transsibérien reliant Moscou et Vladivostok. Leurs pères avaient organisé ce périple en connaissance de cause, il pouvait parfaitement les imaginer s’envoyer quelques shoots de vodka en se gaussant de la situation: Les deux jeunes hommes qui avaient pour habitude de se jeter des mots à la tête avec virulence et éloquence s’étaient retrouvés contraints, devant les autres passagers pour témoins, à se gueuler dessus en chuchotant. Ils avaient sans doute espéré que les deux adolescents arriveraient à régler leurs différends avant d’atteindre le terminus et ainsi faciliter leur cohabitation (et officieusement, leurs affaires futurs).

Matvei était pleinement conscient de la manœuvre et avait quitté Moscou dans cette optique, déterminé à réprimer son tempérament quitte à s’en filer des ulcères, mais surtout, surtout à ne pas recourir à la violence, parce qu’étrangler son partenaire sous les yeux ébahis des autres voyageurs n’était pas une attitude des plus civilisée.

Hélas, Regan ne semblait pas partager cette vision mesurée et malmenait le self-control de Matvei en testant effrontément ses limites déjà mises à rude épreuve par les sept fuseaux horaires qu'ils venaient de traverser.

C'est pleinement réveillé, propre et résigné que Matvei quitta la salle de bain pour s'installer à la table du salon, empoignant au passage la pile de dossiers poussiéreux dont il avait cracké l'encodage la veille. Regan, lui, avait pris d'assaut le canapé miteux, son fief attitré, et attaquait un copieux petit-déjeuner face à une télévision archaïque.

Et ne t'inquiète pas Kovalski se remémora amèrement le blond devant les informations obsolètes de ses documents. Tu auras largement de quoi t'occuper là-bas. Il jeta un coup d’œil à Regan qui ignora soigneusement son regard désabusé par son manque d’implication en zappant paresseusement, quand une image accrocha soudainement l'attention de Matvei.

"Attends, laisse."

Le simple fait qu’il ait décroché de ses papiers était suffisamment étrange pour convaincre le roux de suspendre son geste malgré les deux injections consécutives. Il tendit cependant un index ostensible au-dessus d’une touche de la télécommande, mais voyant que son colocataire n’entrait pas dans son jeu, l’ignorant délibérément au profit de l’écran, il abaissa l’objet de manière dramatique en jugeant le programme d’un œil morne.

Mais au fil des informations délivrées, Matvei eut la satisfaction de voir la posture de Regan se tendre face à l'écran. Ce que le plus jeune avait sûrement pris pour une fiction venant de l'autre côté du détroit était, en réalité, un véritable flash spécial les informant de l’apparition de créatures monstrueuses au pays du soleil-levant.

"..Viens m'dire que le Domovoï existe pas après ça." finit par déclarer Regan sur un ton suffisant qui aurait en temps normal déclenché un réflexe de Pavlov parfaitement conditionné, mais le blond, perplexe, était bien trop occupé à scruter les images à la recherche d'une cause rationnelle pouvant expliquer le fléau qui s'abattait sur Tokyo.

Les séquences tournant en boucle, le plus jeune finit par s’en désintéresser, reprenant son petit-déjeuner de façon naturelle, ce qui offrit un certain contraste (si ce n’est un contraste certain) avec les images du drame qui se jouait à seulement un bras de mer de là.

"Tu parles japonais il me semble non?" lâcha finalement Matvei en jetant un regard sur ses dossiers abandonnés sur la table.

"J’me démerde ouais," répondit nonchalamment le rouquin en empoignant son couteau à beurre. "J’avais la nourrice japonaise là, mais toi aussi non?"

"Non, la mienne était chinoise."

La biscotte que Regan tartinait joyeusement se cassa brutalement dans sa main alors que son regard glissait vers Matvei, comme si l'idée que leurs pères aient pu convenir dès leurs plus jeune âge qu’ils couvriraient le marché asiatique ne lui avait jamais traversé l'esprit.

Matvei leva les yeux au ciel et décida d'ignorer l'épiphanie de son camarade, mais ses sourcils se froncèrent quand son regard retomba sur ses documents.

Et ne t'inquiète pas Kovalski, tu auras largement de quoi t'occuper là-bas.

"Je crois que j’ai un plan."



CHAPITRE III



« LE PLAN »

Lieu: Vladivostok
Date: 09 aout 2059

C'était du délire. Du pur délire.

Regan quitta précipitamment le repaire. Tout s'était passé tellement vite qu'il n'avait même pas eu le temps de retirer sa clef de la porte en entrant. Dans l'espoir de gagner une poignée de minute, il sacrifia quelques secondes en verrouillant à double tour derrière lui et cassa la clef dans la serrure sous les tirs faisant virevolter des éclats de bois dans une douce promesse de mort. Il dégringola les quatre étages du bâtiment sans un regard en arrière, tentant d'analyser la situation tout aussi rapidement: Il y avait deux hommes dans leur appartement. Deux Russes, minimum, armés et déterminés à le cribler de balles à la seconde où il avait décliné son identité.

Regan hésita l'espace d'un instant en atteignant le rez-de-chaussée avant de se rappeler que les fenêtres du repaire étaient orientées côté cour et qu'il pouvait donc emprunter l'entrée principale sans risquer de se faire canarder.

..à moins que d'autres ne l'attendaient à l'extérieur, réalisa-t-il brusquement alors qu'il passait la porte de l'immeuble.

Aucun tir ne l'accueillit et Regan remercia mentalement le Domovoï en reprenant sa course. Matvei avait qualifié son expérience de la nuit passée de "paralysie du sommeil" mais il était juste trop stupide pour savoir interpréter les signes.

Plus convaincu que jamais de la protection que lui offrait l'esprit en échange de sa croyance, Regan eut seulement le temps de passer l'angle de la rue quand une série de klaxons furieux manqua de peu de lui provoquer une crise cardiaque. Une main sur le cœur, il s'abaissa instinctivement en lançant un regard paniqué au véhicule responsable qui lui coupa la route dans un crissement de pneu bref mais strident.

Matvei.

"C’était quoi ce faux-plan de merde?!" s'indigna Regan en grimpant dans la voiture. "Ça ressemblait à un putain de guet-apans!"

Le blond, qui démarra en trombe sous les cris outragés de son passager qui n'avait même pas eu le temps de rabattre la portière, se contenta de lui balancer un fusil d’assaut sur les genoux, récoltant un regard scandalisé de son coéquipier.

"TU TE FOUS DE MA GUEULE? C’EST QUOI CE PUTAIN DE DÉLIRE?!"

Il essaya d’occulter le fait que sa voix ait gravement déraillée dans les aiguës mais il semblait évident qu’il était le seul à se préoccuper de ce genre de détail au vu de la situation. Matvei l'ignora, adoptant une conduite brusque mais maîtrisée qui secoua sans ménagement son passager. Regan grinça des dents face à l'attitude du blond mais, les mains tremblantes, récupéra hâtivement l'AK-47 délaissé à ses genoux.

Il l'arma avec appréhension, incertain de l'attitude à adopter. Le geste, bien qu'implicite, laissait peu de place aux doutes: Matvei lui demandait de prendre les armes contre leur propre camp.

"Qu’est-ce que t’as fait..?"

Les lèvres Matvei se pincèrent en une ligne fine, son regard buté restant sur la route alors que son corps entier se mettait à irradier de tension.

"Répond-moi bordel!"

"Me donne pas d’ordre enfoiré."

Son ton était tendu, contraint et Regan sentit une panique sourde le gagner alors qu'il disséquait frénétiquement les derniers jours qu'ils avaient passés à monter leur.. plan.

La journée hurlante avait été marquée au fer rouge dans tous les esprits. Face à leur écran, Matvei avait vite réalisé que l'apparition des chimères ouvrait un marché dont la Mafia allait pleinement tirer profit. Le Japon allait avoir besoin de s'armer et l'exil de Matvei et Regan à Vladivostok — ville portuaire la plus importante de la côte pacifique — les plaçait exactement au bon endroit pour gérer des négociations.

Leur plan était ambitieux, ils n'avaient jamais opéré en roue libre mais l'objectif était de récupérer leurs positions sur Moscou avec bénéfices et ils avaient été entraîné toute leur vie pour ce type exacte de transactions.

Ils avaient retourné les archives de leur repaire à la recherche de contacts japonais toujours actifs. De cette manière, il y avait peu de chance qu'ils interfèrent dans les projets de la Mafia qui elle passerait par son réseau de partenaires influents du moment ou prendrait peut-être même le risque de traiter directement avec le gouvernement nippon.

Plus familier du classement et du cryptage des documents du repaire, Matvei avait relevé les identités qu'il jugeait les plus pertinentes là où Regan, parlant japonais, avait pris le relais en jouant les télé-marketeurs.

La réalité de leur démarche avait alors frappée ce dernier. Serguei lui avait toujours dit que ce que leurs clients faisaient de leurs marchandises n'était pas leur problème, et Regan n'était pas stupide, il savait qu'ils s'en servaient pour s’entre-tuer. L'idée était dérangeante mais facile à balayer lorsqu'on avait été manipulé toute sa vie pour n'en voir que le côté strictement commercial. Regan traitait les modèles d'armes comme de simples d'aspirateurs, accolant des lettres abstraites à des associations de chiffres, vantant leurs mérites et leurs performances sans un regard pour leurs conséquences.

Mais l'assaut de Nexport avait marqué un tournant dans la vision que Regan portait sur leurs activités.

Il pensait connaître tout ce qu’il y avait à savoir sur ces armes avant ça. Il les avait étudiées, il les avait testées, il en connaissait les argumentaires de ventes par cœur.

Fiables et robustes, nos AK peuvent encore tirer après avoir été plongé dans l'eau, la boue ou le sable. Il connaissait ces armes. SES armes.

D'une portée maximale de 1 500 mètres, 400 pour les tirs de précisions. Quatre kilos d'acier simple à entretenir, même sur un champ de bataille. Il connaissait chaque pièce les composant, leurs poids pesant sur son bras, leurs détonations à son oreille, la puissance de leurs recules à son épaule, l'odeur de la poudre brûlant ses narines..

Mais rien n’aurait pu le préparer à la terreur et au sentiment d'impuissance qu’elles inspiraient lorsque l’on se trouvait du mauvais côté de leurs canons.

Il ne casse pas, ne s'enraye pas, ne chauffe pas et ce avec une performance de 600 coups par minute. S'exercer sur des cibles était radicalement différent que de se retrouver témoin des dégâts concrets qu'une kalachnikov pouvait faire au corps humain.

Si facile à manier que même un enfant pourrait s'en servir. Regan se demandait encore comment il avait pu fermer les yeux aussi longtemps sur la portée de ce dernier argument. Parce que ce n'était pas qu'une image, des gosses s'en servaient vraiment et Regan avait été arraché de son confortable déni dans un brusque retour à la réalité.

Il avait réalisé qu'il ne voulait pas participer à ça. Il ne voulait pas encourager des conflits et nourrir des guerres civiles. Il ne voulait pas être ce genre de personne.

Il avait pensé que son exil à Vladivostok lui laisserait plus de temps pour analyser tout ça. Il ne s'était pas attendu à être mêlé à quoi que ce soit ici, mais Matvei avait toujours eu ce petit truc en plus que Serguei avait toujours rêvé de voir se réveiller en lui en les forçant à se côtoyer, et rien n'aurait pu l’empêcher de saisir l'opportunité qui se présentait à lui.

Face aux ambitions de son camarade, Regan avait dû étouffer ses angoisses sur son avenir au sein de l'organisation et s'était focalisé sur le fait que les armes qu'il vendait aideraient un peuple à se défendre de monstres qui n'avaient rien d'humain (..même si une petite voix ressemblant étrangement à celle de son père se faisait un malin plaisir de lui rappeler que la peur pouvait mener à l'anarchie et que dans un pays où l'anarchie faisait loi, celui qui détenait les armes détenait le pouvoir).

Il avait passé la première partie de la semaine à vendre des lots à tours de bras sans aucun filet, portant une confiance aveugle aux stocks intarissables de l'ex-URSS pour tenir leurs promesses. Matvei et lui s'étaient ensuite rendus sur les quais de la ville en repérage, décidant de laisser leur ligne ouverte jusqu'à ce qu'ils contactent Moscou avec leur commande finale pour optimiser leur rentabilité. Ils estimèrent la durée que prendrait leur marchandise pour arriver sur Vladivostok et sélectionnèrent les cargos dont les départs pour le Japon entraient dans leur délai. Ils s'infiltrèrent ensuite dans les bars du port à la recherche de matelots susceptibles de céder l'accès d'un conteneur qu'ils comptaient remplir de leur commande groupée. C'était un coup de poker calculé, la marge qu'ils se feraient en envoyant tout d'un coup était conséquente et la douane japonaise serait facile à soudoyer au vu de leur situation s'ils venaient à se faire prendre.

Matvei s'était renfermé sur lui-même au fil de leurs avancées mais Regan ne s'en était pas inquiété, ils étaient sous pression. Leur sommeil s'était fait de plus en plus agité tout au long de la semaine et le Domovoï qui se faisait un Dakar au dessus de leurs têtes n'arrangeait pas les choses. Alors, quand Matvei insista pour qu'il retourne au repaire histoire de prendre les derniers appels tandis qu'il finalisait la négociation de leur conteneur, Regan n'y vit que l'occasion de se reposer avant de passer à la dernière étape.

..Loin de se douter qu'un comité d'accueil l'attendait patiemment au milieu de leur salon pour le descendre.

Mais cela ne pouvait-être qu'un malentendu! Leur vente n'était qu'un "bonus" et encore, ils avaient seulement préparé le terrain pour la transaction, leur faisant gagner du temps, démontrant en gérant seuls un tel dossier que leur mise à pieds n’était qu’une affligeante erreur de jugement!

Alors qu’avait bien pu faire Matvei pour qu’un retournement de situation pareil se produise..?!

Fébrile, Regan tentait vainement d'empêcher sa jambe gauche de tressauter nerveusement. Son rush d'adrénaline était cruellement similaire à celui qu'il avait ressenti lors de l'assaut de Nexport, si ce n'était pire: Il n'avait pas simplement risqué de finir en dommage collatéral cette fois, il avait clairement été la cible, mis au même niveau qu'un Issaïkine. Pris d’une stupeur soudaine, Regan se figea.

"T’as détourné l’argent.." lâcha-t-il dans un souffle.

Le silence pesa dans l’habitacle et Regan se sentit blêmir. Matvei ne contestait pas et l’œillade alarmée (God, presque effrayée) qu'il lui lança ne fit que confirmer ses doutes.

"Mais pourquoi t’as fait çaaa.." geignit le rouquin avec horreur.

Il avait perdu la tête?! Si les Japonais avaient été si désespérés pour envoyer leur argent alors qu'ils n'avaient pas encore fait remonter la liste de leurs demandes sur Moscou—

Ok, Regan pouvait voir la tentation, mais tous les yeux de l'organisation étaient braqués sur l'archipel, il fallait être particulièrement stupide pour croire que des échos ne remonteraient pas à leurs oreilles. Putain, ils devaient avoir l'air de n'avoir jamais eu l'intention de livrer les armes! Et même s'ils envoyaient le bon de commande maintenant c'était trop tard, trop facile. Ils avaient opéré sous l'étiquette de la Mafia, entachant la réputation de l'organisation alors que des contrats d'une tout autre envergure devaient se jouer avec ce même pays qu'ils venaient "d'arnaquer". Pourquoi Matvei avait fait ça?! Il savait ce qu'il arrivait aux dissidents, ils en avaient eu un parfait exemple avec Issaïkine à peine plus d'un mois plus tôt!

Les idées se bousculaient dans le crâne de Regan. Ça ne collait pas, il lui manquait des éléments. Si lui-même était capable de déceler des défaillances dans ce plan, Matvei ne pouvait pas être le cerveau de l'opération.

Ou pas, vu la tournure des événements.

Après tout, il était plus probable qu’un plan aussi foireux et foiré soit l’œuvre de son camarade seul.

A moins qu'on l'ai influencé, manipulé, pour le forcer à prendre de tels risques.. Regan commença à rire de manière inquiétante. Ils allaient crever, on allait les traquer et les abattre comme du vulgaire gibier, qu’est-ce qu’on en avait à foutre de savoir qui était responsable de cette débâcle.

"..Désolé."

Regan s’étrangla avec sa propre salive. Il s’excuse..?!

"VA CHIER. Assume plutôt ET SORS-MOI DE CETTE MERDE."

Matvei lui jeta un regard noir, quittant la route des yeux l'espace d'un instant alors qu'une ombre s'engageait devant leurs roues. Regan réagit instinctivement et lâcha l'arme pour agripper le volant, faisant brusquement décrocher la voiture pour éviter cette furtive silhouette.

Celle d’un enfant.

"Qu'est c'que—" Matvei reprit rapidement le contrôle du véhicule en écartant Regan d'un coup de coude en plein visage. La crosse sensible du fusil d'assaut tapa le plancher entre les jambes du rouquin alors que celui-ci grognait de douleur et un coup de feu partie, fissurant le par brise en centaines de lézardes sous les injures des deux occupants. La voiture tangua, évitant de justesse un poids lourd arrivant de front avant de s'engager sur un carrefour sous des klaxons appuyés des autres automobilistes.

Le choc fut soudain.

Percutés à l’arrière droit, le blond tenta de rétablir sa trajectoire, mais deux roues avaient déjà quitté le sol et leur vitesse donna l'élan nécessaire pour les envoyer faire quelques tonneaux sur le bas-côté qu’un réverbère stoppa brutalement.

Et puis le silence.

..que Regan brisa en gémissant pitoyablement.

Une douleur lancinante pulsait derrière ses paupières closes. Il grimaça. Son crâne lui faisait affreusement mal, comme pris dans un étaux où chaque mouvement resserrait les crans. Il porta machinalement une main à sa tempe et y recueillit un liquide chaud et poisseux. Déboussolé, il se força à ouvrir les yeux pour tenter de reprendre contact avec la réalité en regardant autour de lui. Des sons sourds l’entouraient, étouffés comme dans un fond marin, des acouphènes sifflant désagréablement à ses oreilles. Il respira profondément pour ne pas perdre connaissance et l’odeur de l’essence lui retourna aussitôt l’estomac, il fallait sortir de là. Il chercha à se redresser mais une douleur fulgurante traversa son bras d'appui et il se laissa rapidement retomber pour cataloguer ses blessures avant de retenter le coup.

Un objectif qu'il oublia au bout de quelques secondes avant de réaliser que dans le flot de sons indistincts, certains plus pressants étaient émis par Matvei qui cherchait à l'extirper de la carcasse. Une sorte de rire nerveux couplé à des sanglots désespérés secoua alors les épaules du rouquin. Cet enculé ne croyait même pas au Domovoï et il allait bien. Mr plus-que-parfait avait pensé à attacher sa ceinture, lui.

Quelle injustice.

Il devait exister une espèce de Dieu complètement fou qui l'avait créé dans l’unique intention de satisfaire ses envies sadiques..

(..*sifflotement de l'auteur*)

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Sujet: Re: REGAN VOLKOV
Lun 24 Sep - 11:21

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Réputation: Regan c’est le chewing gum sur lequel tu marches par erreur et qui, en plus de limiter ton allure sur le chemin pavé de la vie, te nique ta paire de pompe favorite. Véritable paratonnerre à catastrophe, il est pour cela communément considéré comme un porte-bonheur par ses coéquipiers. Regan c'est l'immaturité assumée, presque l'inconscience par moment. Il est sans filtre, sans-gêne et d'un naturel.. envahissant. Plus instinctif que stratégique, il se contente généralement de suivre les directives de tacticiens plus compétents (non sans contester pour la forme).
Arme(s) utilisée(s): Fouet & souba (katana à lames jumelles parallèles).
CHAPITRE IV



« LE STYLO »

Lieu: Sakaiminato
Date: 29 août 2059

"Attrapez le stylo."

"Je ne peux pas l’attraper. Je ne le vois pas."

Regan grinçait des dents, cette bonne femme lui tapait sur les nerfs. Il avait eu plusieurs jours pour se faire à l'idée qu'il ne verrait plus de son œil gauche mais son dernier IRM avait révélé une anomalie qui pouvait passer pour une forme inhabituelle de cécité corticale. C'est pour cette raison qu'il se retrouvait maintenant dans le cabinet de cette neuropsychologue, l’œil droit caché, le laissant totalement aveugle, à passer des examens qu’il jugeait profondément absurdes pour confirmer le diagnostic.

"Écoutez, je sais que vous ne voyez rien, mais il y a quelque chose et je pense qu’une partie de votre cerveau l’a traité même si vous n’en avez pas conscience. Vos résultats indiquent que votre nerf optique n'est pas endommagé et votre œil réagit à la lumière. Le problème vient de votre commotion. Les informations que récolte votre œil sont obligées de passer par des voies neuronales inadaptées pour atteindre la région cérébrale de la vision et des données sont perdues en cour de route. Dont la sensation de vision."

Elle avait beau avoir réduit son jargon médical et simplifié son discours (qu'elle reformulait pour la troisième fois) Regan en avait décroché avant la fin au profit du tic-tac de l'horloge murale dont il battait le tempo de son index sur l'accoudoir de son siège. La praticienne dut remarquer sa manière immature et passive-agressive d'exprimer son ennui puisqu'il l'entendit soudainement soupirer.

"Jeune homme je vous assure que vous voyez, vous n'en avez juste pas conscience.." insista-elle.

Ce fut à son tour de soupirer. Il n’allait pas lui donner la satisfaction de chercher l’objet en tâtonnant non, il dirigea un geste assuré pour en finir rapidement et prouver à cette grosse dinde qu’elle se trompait. Mais à sa grande surprise il renversa un objet fin, léger, qui sonna creux en rebondissant avant de rouler doucement sur le bois du bureau.

En réalisant qu'il venait sûrement de faire tomber un stylo placé en équilibre, Regan retira sa main aussi vite que s'il s'était brûlé.

"Coup d’chance." marmonna-t-il avec une mauvaise foi évidente.

Il eut tout juste le temps d'entendre un léger raclement avant que sa main ne fuse de nouveau, attrapant au vol ce que Regan reconnu instantanément comme un stylo.

..qu'elle venait de lui lancer à la gueule?!

"Très bien," Regan pouvait l’entendre sourire, sérieux c’était quoi ces méthodes?! "C’est bien cérébral et non pas ophtalmologique."

Il pouffa d'incrédulité. "Ok," il retira le cache-œil "et ça m’avance à quoi au juste?"

Elle remplissait un formulaire sans même un regard pour lui, comme si jeter des objets à la tronche de ses patients était tout à fait normal.

"Cela démontre que votre cerveau est capable de traiter l’information" répondit-elle en passant à la page suivante "mais comme la région qui s’occupe de la conscience visuelle est lésée, vous vous comportez comme un aveugle."

L'agacement de Regan resurgit instantanément "Mon œil droit est valide, je ne suis pas aveugle. Et même si lui ne voit pas," il désigna le gauche "vous me dites qu’il voit quand même. Il est où le problème alors?"

Elle stoppa sa rédaction.

"Vous voulez dire que vous ne souhaitez pas rétablir la connexion?"

Regan la fixa un instant; quel intérêt? Ce n'était pas comme s'il pouvait s'éterniser ici indéfiniment.

Son départ de Vladivostok s'était fait dans la précipitation. Regan en gardait des souvenirs flous, confus. Il se rappelait que Matvei avait récupéré une voiture en braquant un conducteur qui s'était arrêté pour leur porter secours. Il se rappelait du regard complexe que Matvei avait porté sur son état alors qu'il jaugeait ses blessures et de sa décision de ne pas l'emmener dans un hôpital.

Même après coup, Regan ne pouvait pas lui en vouloir. Le véhicule qu'ils avaient laissé derrière eux était celui assigné à leur repaire et la découverte de la carcasse aurait irrémédiablement conduit les membres de l'organisation à faire le tour des cliniques de la ville. Matvei avait préféré bifurqué sur le port, improvisant une fuite au Japon auprès des contacts qu'ils s'y étaient fait les jours précédant.

Mais il l'avait fait embarquer seul. Un point sur lequel Regan n'aimait pas s'attarder de peur de réveiller sa paranoïa: S'ils s'étaient mis d'accord sur un lieu de ralliement, un délai ou les raisons qui avaient poussé Matvei à rester sur place, Regan n'en gardait aucun souvenirs. À vrai dire, à par des vomissements et des pertes de connaissance répétées, il ne se souvenait de plus grand chose après son entrée dans la cale du cargo vraquier.

Il avait cependant dû se reprendre en débarquant à Sakaiminato. Tête baissée, encapuchonné, Regan s'était éloigné le plus possible du port pour brouiller les pistes avant de se faire volontairement repérer et prendre en charge par des passants qui l'emmenèrent à l'hôpital.

Son état ne lui permettant pas de construire un mensonge cohérent, il s'y était improvisé amnésique pour au moins ne pas apparaître dans les registres. C'était, de base, une solution provisoire qui lui permettait seulement de gagner du temps mais après la découverte de son œdème cérébral (dont la dimension et l'emplacement pouvaient, par chance, expliquer des pertes de mémoires) personne ne chercha à en savoir plus et Regan n'allait surement pas s'amuser à attirer l'attention sur son cas.

Les Japonais avaient des préoccupations autrement plus importantes, surtout ici, sur la côte, où tous les regards étaient portés de l’autre côté du détroit alors que les autorités (débordées et subissant un exode massif) tentaient de tempérer les personnes qui cherchaient à fuir le pays sous la pression du reste du monde ordonnant un rapatriement prioritaire de leurs ressortissants. La folie monta d’un cran quand la Russie menaça de fermer ses frontières aux réfugiés, abandonnant Sakaiminato aux émeutes quotidiennes qui redoublaient alors d'intensité sur le port.

Regan avait pu suivre l'évolution de ces débordements pendant sa convalescence, hors course, placé sur le banc de touche.

..et dans l'ignorance la plus totale de ce qu'il pouvait se passer à Vladivostok.

Matvei était peut-être malin mais il avait royalement foiré son détournement et la Mafia ne pouvait rester aussi ouvertement bafouée sans réagir avec fermeté.

Regan se passa une main sur le visage. La perspective de l'assassinat de Matvei le rendait toujours fébrile. Il pensa furtivement à sa mère et de ce qu'elle pouvait s'imaginer de son propre sort. Il aurait aimé pouvoir lui faire un signe, lui transmettre un message. Après tout, elle était la seule personne à lui dire « je t’aime », sans amour certes, mais avec spontanéité, comme un compliment.

Elle devait sûrement se reposer sur la certitude que Serguei le retrouverait. Il avait investi trop de temps et d'argent dans son éducation pour balayer la nouvelle de sa disparition d'un simple revers de main. Le pouls de Regan s'accéléra soudainement quand son raisonnement s'orienta vers l'exact opposé.

Et si l'affaire Issaïkine avait été la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase? Le faisant passer de progéniture potentiellement rentable à déficit ambulant..? Il ne pouvait pas avoir su à l'avance pour l'apparition des chimères, mais y avait-il vu l'opportunité de se débarrasser de lui tout en raflant une mise compensatoire par le biais de Matvei..?

Et quelle serait la position de ce dernier dans tout ça? Il aurait tout aussi bien pu le laisser se faire descendre à Vladivostok si c'était le cas, non..? Regan commençait à sentir des fourmis courir sous la peau de ses doigts.

C'était peut-être ce qui avait été prévu.

Il avait été entraîné toute sa vie pour le type exacte d'opération qu'il avait effectué à Vladivostok. Matvei aussi mais sa présence sur les lieux n'était pas aussi affirmée que la sienne, c'était lui que les Japonais avaient eu au bout du fil après tout.

Il avait été la porte de sortie de Matvei.

Il était le bouc-émissaire parfait.

Celui qu'on avait déjà pointé du doigt pour le fiasco Nexport. Celui qu'on penserait assez stupide pour croire en ce plan.

Alors quoi, Matvei aurait eu des remords et aurait fait demi tour? Une initiative qu'il aurait dissimulé à son commanditaire, qui qu'il soit? Il l'aurait sauvé..?

Mais il aurait pas pu l'envoyer à Tahiti ce con?

Parce qu'il était dans un pays infesté de monstres qui n'hésiteraient pas à finir le travail là!

Donc non, concrètement, dans sa situation, Regan ne voyait pas l'intérêt de corriger un handicap qui ne semblait en porter que le nom. Il n'avait même pas de quoi régler sa facture de soin hospitalier actuelle de toute façon, n’ayant pas anticipé la possibilité que Matvei ne puisse le rejoindre (ou sciemment l’abandonner à son sort).

"Tout va bien jeune homme..?"

Sur le point de prendre une décision impulsive qui changerait irrémédiablement le cours de sa vie, Regan ignora le regard concerné que lui portait la neuropsychologue. Il ne pouvait pas prendre le risque de s'attarder plus longtemps à Sakaiminato. Il allait quitter les côtes japonaises pour s'enfoncer dans les terres.

..et il allait garder le stylo.

..et il allait se diriger vers Tokyo. Au cas où. Personne n’aurait l'idée de le suivre jusque là-bas.

Quelle personne saine d’esprit irait là-bas..?



CHAPITRE V



« LA DÉTENTION »

Lieu: Atari
Date: 21 juin 2061

"..hein?"

Ce fut la seule chose qui put s'échapper d'entre ses lèvres.

"Votre œil." Sans même lever son regard du dossier médical, l'examinateur désigna vaguement l'organe incriminé de son stylo.

..avant de reprendre ses notes, l'air de rien, laissant l’ahurissement de Regan fondre en une colère sourde.

"C'est quoi ces conneries encore?"

Regan n'avait pas fait tout ce chemin pour qu'on l'envoie chier sans aucune explication. Il avait passé des mois à vagabonder à travers le pays, se réduisant à voler pour subvenir à ses besoins en chopant des vêtements sur les cordes à linges et sa nourriture sur les étalages. Il avait navigué de safe zone en safe zone en intégrant des colonies de migrants pour être moins vulnérable en cas d'attaque, mais s'approcher de Tokyo revenait à faire un pas en avant, deux en arrière. Tous les groupes par lesquels il transitait cherchaient à s'éloigner de la capitale et Regan avait fini par se résoudre à poursuivre son périple seul.

C'est seulement après s'être retrouvé au milieu d'une attaque de chimères que Regan réalisa qu'il n'avait pas pleinement mesuré les risques qu'il encourrait avec son plan.

C'est sur ces faits qu'il rencontra une sorte de groupe de résistance, Omega, qu'il rejoignit quelque temps. Il s'était ironiquement retrouvé avec des armes russes entre les mains et avait pu avancer de front avec eux jusqu'au mont Fuji avant qu'un incident ne le pousse à reprendre la route en solitaire.

Sa vie de clandestin s'était relativement amélioré à ce stade. Il se servait dans les maisons laissées à l'abandon et s'y barricadait à la nuit tombé. Il ne prenait pas forcément de précaution au regard de ses actes, pensant que les forces de l’ordre étaient encore trop dépassées par les événements pour le repérer.

Mais dans la préfecture de Tokyo, l’effervescence était retombée, de nouvelles routines s’étaient instaurées. Le Japon s’était adapté et ce, beaucoup plus rapidement que ce qu’il ne se l’était imaginé.

Et ses frasques ne passèrent pas inaperçues.

Pris en flagrant délit d'entrée par effraction sur propriété privé avec délit de fuite, refus de décliner son identité, port d'arme illégale et insubordination aggravée par outrage et violence à l’encontre des agents l’interpellant, Regan s'était retrouvé derrière les barreaux aux portes de la capitale.

Il ne comprit le sérieux de la situation que lorsqu'il contribua au catalogue international des empreintes génétiques en entrant en détention provisoire.

Car à sa plus grande horreur, deux fichages Interpol en étaient sortis.

Convoqué expressément, Regan n'avait eu que quelques minutes pour racler sa mémoire sur le sujet avant d'apprendre que ses notices étaient respectivement jaune et bleu.

Les jaunes, s'était-il rappelé, devaient aider à retrouver des personnes disparues, des mineurs en particulier, et Regan s'était senti pâlir en réalisant que son père en était peut-être l'auteur. Mais le signalement avait été émis de Sakaiminato et il se souvint avec soulagement qu'elles pouvaient aussi être utilisées pour tenter d'identifier des individus amnésiques.

La notice bleue, elle, était plus inquiétante et étrangement, plus récente que la jaune. Elle lui avait apparemment été attribuée en tant que témoin actif d'une affaire mêlant crime organisé et sécurité internationale.

Cataloguant toutes activités douteuses auxquelles il avait pu participer depuis son départ de Sakaiminato, Regan s'était soudainement mis à voir le groupe Omega d'un nouvel œil.

..avant de réaliser qu'il avait été enregistré sous le nom de Piotr Volonski.

Il n'avait eu qu'une occasion d'endosser cette couverture et c'était pour infiltrer Nexport. L'enquête avait dû finir par identifier le portier qui avait sauvé l'hériter Issaïkine.

Et en se faisant passer pour amnésique Regan leur avait donné son exacte localisation.

Il compara les dates d'entrées des deux notices et ne pu retenir son rire quand il réalisa qu'Interpol aurait pu lui mettre la main dessus s'il s'était attardé ne serait-ce qu'une semaine de plus à Sakaiminato.

Son amusement fut cependant de courte durée. Si sa tête n'était déjà pas mis à prix par la Mafia après l'affaire de Vladivostok, il pouvait être certain qu'elle l'était dorénavant: Sa disparition le plaçait en position de potentiel balance pour le cas Issaïkine et dans le doute, l'organisation ne laisseraient jamais Interpol lui mettre la main dessus.

Impulsivement, Regan affirma être Piotr Volonski pour faire supprimer la notice qui cherchait à l'identifier (et qui le situait au Japon à la vue de tous). C'était loin de régler tous ses problèmes, Regan savait pertinemment que face à la situation nationale, le juge se saisirait de la notice bleue pour se décharger de son dossier.

Pour éviter l'extradition qui signerait son arrêt de mort, il se servit de sa réelle détresse pour apitoyer le magistrat. Il joua sur son statut de mineur, assurant qu'il ne savait rien de l'histoire dont il était suspecté d'être témoin mais que son gouvernement n'était pas du genre à croire sur parole et qu'il craignait pour sa vie. La preuve la plus parlante étant qu'il se sentait plus en sécurité après avoir fuit pour un pays rempli de monstres qu'en restant dans sa propre partie.

Son avocat commis d'office négocia un droit d'asile en échange d'une peine exemplaire pour les délits qu'il avait commis sur le sol japonais. Ce que le juge prit au pied de la lettre: Déjà fiché à Sakaiminato pour ses soins hospitalier non réglés, le procureur put remonter sa piste à travers le pays, découvrant de nombreux signalements disséminés dans son sillage, à l’image du petit poucet, qu’il ajouta sans scrupule à ses charges au fil de l'investigation.

C'est de cette manière que Regan avait fini par intégrer un centre de détention pour délinquants juvéniles sous un traitement similaire à celui protection des témoins. Le juge ne lui laissa cependant pas le choix sur sa nouvelle identité. Pour alléger le travail administratif, il décida de garder le prénom avec lequel il s'était insouciamment fait signaler dans la région: Regan.

Il ne prit que quelques secondes pour choisir le nom, gardant préfixe de Volonski qu'il fit rouler sous sa langue, laissant la syllabe en suspension dans l'air sous le regard horrifié de Regan qui le vit s'orienter spontanément sur un des noms les plus commun en Russie: Volkov.

Il n'avait pu que rire nerveusement face à l'ironie de la situation. Son grand-père avait troqué leur nom d'origine pour Volkov après la chute de l'URSS dans l'espoir de se fondre dans les homonymes dans un souci de discrétion au vu du tournant que prenaient les activités familiales.

Cela ne l'empêcha pas de tenter d'influencer une dernière fois le juge, mais celui-ci, inflexible, refusa toute autre suggestion (jusqu'aux plus futiles comme demander à être appelé Logan) et Regan dû se faire une raison: il était le genre de personne capable de se dérober miraculeusement de DEUX notices Interpol pour finir bêtement enfermé sous sa véritable identité.

Mais bizarrement, Regan ne s'était jamais autant senti à sa place que dans la prison juvénile d'Atari. Grâce à sa grande gueule et à son degré potentialisateur d'emmerdes, il avait réussi à créer un certain équilibre avec ses codétenus (BIG UP JIAN WAN) dont il gagna même l'estime pour certains. Il était celui que l'on sollicitait si on avait besoin d'une diversion, celui qui savait négocier des remises de peines et vulgariser les documents administratifs. Il jouait sur le fil du rasoir et il le savait. À tout moment le procureur pouvait décider de mettre fin à leur accord et cette situation ne pourrait durer éternellement: si sa peine n'était pas réévaluée à ses 21 ans, on l'enverrait dans une vraie prison où son tempérament et sa carrure ne joueraient pas en sa faveur.

Sa porte de sortie se présenta sous la forme d'une campagne d'enrôlement du SSN au sein des centres pénitenciers du pays. Il avait haussé un sourcil dubitatif quand Jian Wan avait opté pour ce plan de réinsertion. Les avantages étaient certes séduisants mais entachés par un inconvénient de taille: celui de mettre sa vie en péril au quotidien.

C'est sa réticence à quitter son "confort" carcéral qui lui fit ouvrir les yeux. Regan réalisa qu'il n'était pas censé se sentir dans son environnement en prison, qu'il n'était pas prédestiné à mal tourner malgré son éducation. Il s'en était résigné avec fatalité, persuadé que la façon dont il avait été élevé le définissaient en tant qu'individu mais c'était lui-même qui s'était convaincu de cela. Sa conscience avait toujours posé un frein à sa carrière criminelle et son père n'était plus là pour lui forcer la main. C'était sa passivité qui le condamnait à un avenir malhonnête. On lui offrait l'opportunité de changer diamétralement de camps, passant des pourris de ce monde à celui des héros et il savait qu'il pouvait être bon à ça. Il avait aimé son expérience au sein d'Omega. Il se savait efficace sous pression et il ne s'était jamais senti aussi vivant que sous un rush d'adrénaline.

Et il sauverait des vies au lieu d'en détruire. Il pouvait rééquilibrer — à son échelle —  les atrocités auxquelles son père contribuait.

C'est comme ça que Regan avait fini face à cet homme. Un recruteur missioné pour finaliser sa pré-inscription par une visite médicale.

Et cet enculé venait de lui livrer un refus catégorique.

L'intonation grave avait fait relever les yeux de son interlocuteur qui soupira, daignant enfin lâcher ses notes pour s'adresser à lui sur un ton monocorde. "Votre vision ne vous permet pas d'avoir une bonne maîtrise des distances. Lors d'un affrontement contre une chimère vous ne mettrez pas seulement votre vie en danger mais aussi celles de vos coéquipiers. Vous laisser vous engager dans ces conditions n'est donc pas envisageable, vous comprenez?"

Ses deux derniers mots semblaient, à première vue, dénués de sarcasme, mais le regard que lui lança l'homme en se penchant à nouveau sur son dossier lui indiqua tout le contraire. Notamment le geste accompagnant ce mouvement, celui qui aurait tout aussi bien pu être naturel, de l'ordre du réflexe. Mais quand Regan le vit relever ses lunettes glissant sur l'arrête de son nez avec son majeur, il ne lui en fallut pas plus pour balancer son poing dans la gueule du recruteur.

Les détenus se trouvant dans la file d'attente de l'infirmerie se souvinrent longtemps de cette scène et la seule chose que Regan reçut pour son anniversaire ce jour-là fut une semaine d'isolement.



CHAPITRE VI



« LE FAILURE FOX »

Lieu: Aotoshi
Date: 01 mai 2062

"Alors? Comment je suis?"

Son colocataire releva les yeux. "Pas mal."

"Pas mal?" s'étrangla Regan. "De tous les mots élogieux de ton vocabulaire, c'est « pas » et « mal » que tu choisis?!"

Le jour où Regan s’était retrouvé face au recruteur de l'Académie semblait bien loin maintenant. Obstiné, Regan avait profité de sa semaine d'isolement pour planifier méthodiquement une révision de son dossier avant de découvrir qu'un courrier l'attendait à son retour dans ses quartiers. La lettre, à sa plus grande surprise, contenait une dérogation pour son handicap à condition de débuter la rééducation qu'il avait refusé à Sakaiminato.

Regan avait aussitôt abandonné ses plans pour accepter l'offre.

Le traitement semblait simple à première vue: L'idée était de stimuler sa plasticité cérébrale en obligeant son cerveau à construire de nouvelles connexions pour remplacer les voies détruites par les lésions en portant un cache-œil au quotidien.

..sur son œil droit. Ce qui avait tout de suite rendu le traitement beaucoup plus contraignant lorsqu'on se trouvait dans une prison. Regan avait dû s'accommoder du sentiment de vulnérabilité que suscitait le fait de s'aveugler volontairement dans un tel contexte mais le huis-clos avait ses avantages: l'espace était restreint, familier et les journées dictées par les routines carcérales.

Les recruteurs, eux, continuaient leur circuit dans le pays pour gonfler les listes de pré-candidatures avant l'ouverture de la prochaine session d'examens d'entrée. Ce délai était bienvenue; Regan avait naïvement pensé qu'il serait facile pour lui d'intégrer une base militaire au vu de son passé mais il ne prit conscience de l'ampleur de la tâche qu'en découvrant la teneur des tests écrits. Les enseignements ultra-spécifiques de ses précepteurs manquaient de connaissances basiques et il dut rattraper son retard dans des domaines que son père n'avait jamais jugé utile de lui apprendre. Il dut également se mettre à niveau physiquement tout en se tenant au courant de toutes nouvelles informations concernant les chimères et assister à ses rendez-vous hebdomadaire avec un neuropsychologue dans le cadre de sa rééducation. C'était ce dernier point lui posait le plus problème parce qu'il abandonnait son cache-œil au profit de ses recherches bien plus souvent qu'il ne le devrait.

Mais réagissant bien aux stimuli et sa vision ayant apparemment fait des progrès acceptables au cours des mois suivants, Regan reçut tout de même l'approbation de son neuropsychologue pour se présenter aux examens.

Les séquelles de son éducation refaisant surface lors de son entretien oral, Regan avait justifié sa candidature sur des questions de retour sur investissement en insinuant qu’éjecter des personnes motivées à cause d’un unique défaut dans leurs larges palettes de compétences n'était peut être pas si rentable que ça, qu'ils pouvaient leur apporter beaucoup autrement, quitte à ne pas être les héros, mais les sacrifiés. Il avança que l’appât du gain, de la gloire ou de la sécurité leur avaient bien porté une vague d’aspirants mais que tôt ou tard, fierté japonaise ou non, l’engouement se tarirait, que le combat n’était pas perdu d’avance mais qu'en dehors des villes bleues le désespoir quotidien pouvait en convaincre certain.

Devant le mutisme des adultes le regardant durement (et dans l'incapacité de déterminer si cela était bon signe ou non) il avait fini par lâcher que ce genre de discours devait leur parler. Mourir avec honneur tout ça, il était bien dans le pays ayant lourdement exploité ce concept pendant la seconde guerre mondiale avec les kamikaze non?

Cette nonchalance (ou ce culot selon les versions) eut visiblement l’effet escompté puisqu'après un premier semestre chaotique, c'est non sans une certaine fierté que Regan s’exhibait dans sa combinaison de chasseur pour la première fois.

..devant un colocataire qui ne daignait même pas feindre l’admiration ou exprimer ne serait-ce qu’un pet d’enthousiasme.

"J’sais pas, ça t’arracherait la gueule de dire un truc gentil?!"

Cet uniforme témoignait tout de même sa résistance à la douleur liée à l’insertion de l’Hunteart! Un premier ancrage qu’il venait, soit dit en passant, de supporter avec une dignité et retenue exemplaire!

"On t’a entendu gueuler comme un goret qu’on égorge jusqu’au pôle tactique tu sais."

Bon ok. Sa fierté vraisemblablement oubliée en sa mère patrie, au contact de l’Hunteart, Regan avait hurlé de toute la puissance de ses poumons (..et quels poumons!). Toujours dans l'excès, il avait exigé à ce que le flot d’injures qui suivi soit retranscrit sur son épitaphe s'il venait à succomber à la douleur.

Ce genre d'esclandre bousculait les conventions — officieuses — établies au sein de l'Académie. En effet, les apprentis Chasseurs avaient tendance à encaisser la douleur avec une endurance exemplaire, presque comme si elle relevait de l'insulte personnelle.

Une pudeur dont Regan ne s'embarrassait pas, bien qu'il ait appris à maintenir un vocabulaire et un degré de décibels à un niveau tout à fait acceptable (..en temps normal) pour se fondre (avec difficulté) dans le respect culturel japonais s'appuyant sur une politesse de façade.

La discipline militaire de l'Académie en était pour beaucoup, mais certaines habitudes étaient dures à perdre, comme celle de faire passer ses "сука" pour des "soka" par exemple. Ce que ses camarades, loin d'être dupes, lui avait rendu quand les médias commencèrent à donner des surnoms honorifiques aux meilleurs militaires reconvertis qui occupaient le terrain. Une vague d'euphorie avait secouée leurs rangs sur plusieurs semaines, donnant lieu à des spéculations sur les futurs titres qu'ils pourraient alors décrocher en tant que Chasseurs. Sa promotion s'était amusée à lui décerner celui de Fire(/Failure, merci l'accent) Fox, lui faisant abandonner toute subtilité lorsqu'il contre-attaqua en renommant l'instigateur de ce surnom Massive Dickhead.

Ses camarades avaient dû s'adapter à sa propension à faire escalader les plaisanteries qui pouvaient parfois rapidement dégénérer. Regan était le genre de gamin qui ne savait pas quand il fallait s’arrêter, rendu imperméable à la critique grâce à son père dont le dénigrement avait été permanent, visant son intellect, son jugement et toute tentative de pensée indépendante que Serguei avait pris l'habitude d'appeler sa stupidité et que Regan avait appris à ignorer.

La désagréable sensation d’être fliqué par l’ID-0 lui avait cependant fait prendre conscience qu’en quittant son pays il était également passé du mauvais côté de la barrière: de membre d’une organisation ayant autorité jusqu’au gouvernement, il en était maintenant réduit au commun bétail.

Mais dans l'ensemble, Regan trouvait qu'il s'adaptait plutôt bien à sa nouvelle vie. Il ne se sentait peut-être pas tout à fait chez lui et il n'était peut-être pas le prototype parfait du futur Chasseur mais il était à l'image de son époque; Celle où l'on n'avait plus de yaourts à la fraise mais des yaourts saveur fraise.

Et bien là c'était pareil.

Regan n'avait peut-être pas l'idéologie du SSN mais il en avait la saveur.



CHAPITRE VII



« LES ARMES »

Lieu: Aotoshi
Date: 14 avril 2063

"J'en peux pluuuus!" hurla Regan en se laissant tomber sur un truc mou qui, après examination,  s'avéra être un camarade de son équipe.

Celui-ci grogna sous l'impact mais épuisé, sembla accepter avec fatalité son rôle d'oreiller improvisé.

Un oreiller improvisé qui avait grandement besoin d'amélioration. "C'est quoi ton nom?"

Son équipier lui lança un regard perplexe. "Tsumara, Tetsu Tsumara"

"Ok. Respires moins fort, Tsumara Tetsu Tsumara."

Il éclata de rire. "Va te faire foutre Volkov."

"Te marre paaaas.." geignit Regan ennuyé par les soubresauts que cela engendrait avant de froncer les sourcils et de se tordre le cou pour détailler son camarade "Tu sais quoi? Fais-moi à bouffer ce soir et j'étudiais ta proposition."

"Quelle propos-" commença Tetsu avant de pousser un cri offusqué que Regan ignora en tapotant son bras avec confidence.

"Shht shhht ne t'inquiète pas, je sais que je suis irrésistible, j'ai ce genre d'effet sur les gens. C'est un fardeau incroyable mais j'ai appris à vivre avec."

"Ignore-le Tetsu." intervint un autre équipier en faisant de son mieux pour ne pas sourire (cela ne ferait qu'encourager Regan). "Tu sais bien que si tu commences à te montrer réceptif à ses conneries il va plus te lâcher."

Regan lui présenta un majeur, ses lèvres s'étirant dans un sourire paresseux avant de laisser retomber son bras sous les ricanements de ceux qui, comme eux, profitaient du temps mort entre deux exercices pour reprendre leurs souffles.

L'Académie n'étant ouverte que depuis peu, ses principes se basaient sur du théorique, les réajustements se faisant sur la durée, les enseignements perfectionnés par les informations récoltées sur le terrain au fil des affrontements. La nouvelle tendance était d'encourager les recrues à développer des particularités leur étant propre afin de leur assigner des rôles sur mesure. Ironiquement, Regan s’était positionné en tant que leurre, proposant de détourner l'attention des chimères en jouant les appâts pour faciliter le travail des chasseurs dits « offensifs » et avait donc adopté ses armes en conséquence.

Sa demande fut tellement atypique qu’elle prit de court les armuriers: un fouet en boyaux d’orignal sibérien, une de ces lanières mordante employé traditionnellement par les mushers sur leurs attelages. Il refusa fermement les autres exemplaires déjà à disposition qu'on tenta de lui refourguer, tenant curieusement à ce que son arme principale reflète ses origines. Il décida de ne pas sur-analyser ce caprice: il ne mettrait plus jamais un pied en Russie, il avait le droit de s'accrocher à son héritage, aussi vain que cela puisse paraître.

Cette arme maîtresse le rendait cependant vulnérable en cas de combat rapproché. Pour régler ce problème, il s'intéressa de près aux katana et fini par jeter son dévolu sur un souba, un modèle se distinguant par deux lames parallèles.

Regan ne l'avait pas choisi par hasard: les lames jumelles, espacées de deux centimètres (prévues de base pour empêcher les sutures et piéger l'épée d'un adversaire afin de le désarmer d'une simple rotation de poignet) lui demandaient moins de précision tout en infligeant le double de dégâts. De taille relativement modeste, cette arme légère ne risquait pas non plus de restreindre ses mouvements contrairement à l’arbalète qu’il avait longuement hésité à prendre en guise d’arme de jet pour les cibles hors d'atteintes. Il réévalua ses ambitions à la baisse lorsqu'il comprit que ce complément ne ferait que le desservir, sabotant son atout principal: sa mobilité.

En plus des cours intensifs pour lui apprendre à manier ses armes, Regan devait suivre des exercices complémentaires montés par Dr Hirata, le neuropsychologue assigné à sa rééducation depuis son passage à la prison d'Atari.

En premier lieu, c’est l’œil droit caché qu’il dut tester ses réflexes aveugles armé de son souba. Étant une authentique tête à claques, il ne fut pas bien difficile de trouver des volontaires pour lui balancer des fruits gâtés à la gueule. Mais les choses se compliquèrent lorsque Hirata l’estima au point et qu'ils passèrent au fouet.

Bien que sa vue soit maintenant partiellement rétablie, Regan eut la désagréable impression de subir une sorte de test du stylo de Sakaiminato level expert: Les fruits qu’on lui lançait lorsqu’il s'exerçait au souba déclenchaient des réflexes moteurs d’autodéfense qui lui permettaient d'appréhender la trajectoire des projectiles avant même de proprement les apercevoir. Mais avec son fouet, les cibles restaient fixes et ne représentaient aucun danger et son taux de réussite s'en retrouvait profondément affecté.

Ces résultats frustraient Regan qui avait pris énormément de temps à saisir toutes les subtilités de son arme maîtresse et qui se savait doué sans son cache-œil. Hirata ne semblait cependant pas s'en inquiéter et lui rappelait régulièrement que l’enjeu de ces exercices était de s'entraîner dans les contextes les plus désavantageux, que s’il y arrivait sans son œil valide sur des cibles statiques, personne ne pourrait mettre en doute sa capacité de le faire avec les deux sur des mobiles.

Quand cette frustration prenait le pas sur son self-control, Regan se rassurait comme il pouvait en se disant qu'il n'était pas le seul à mal réagir face à ses propres limites. En effet, la pression sur les recrues n'avait fait que s'accroître au fil des mois, bouffant leur temps libre et le semblant de vie sociale que certains avaient pu préserver jusque là. Le prochain examen de fin de semestre flottait telle une épée de Damoclès au dessus de leurs têtes maintenant. Ça allait être le premier à se dérouler en équipe et porter la responsabilité d'un échec collectif n'était envisageable pour aucun d'entre eux.

Toujours étalé sur la terre meuble du terrain d'entrainement, Regan entendit des corbeaux croasser au loin et le paysage lui parut soudainement sinistre.

"T’as une touche avec le prof."

Regan lança un regard peu crédule à son coéquipier avant de le porter sur l’enseignant en question. Non clairement, il n’en avait pas, mais c’était une façon subtile de lui faire remarquer qu’il les matait et qu’il était peut-être temps de s’y remettre..



CHAPITRE VIII



« L'EXAMEN FINAL »

Lieu: Aotoshi
Date: 31 décembre 2063

"Votre œil a pleuré dans l’Arène..?"

"Ouais j'sais, le stress m’a empêché de dormir tout ça." tenta vaguement de minimiser Regan.

Dr Hirata quitta ses notes en haussant un sourcil. "C'était une question."

"Ah."

Fuck. Fuck. Fuck.

"Le stress peut s’avérer mortel pour un chasseur." poursuivi l'homme en feuilletant son dossier d'un air concerné.

Regan grimaça. Dans quelle merde s'était-il mis encore? "Ecoutez, vous étiez là pour mon premier affrontement," chercha-t-il à rattraper. "c'était pas les mêmes enjeux là, c’était l’aboutissement d'années d’efforts si je foirais je perdais tout."

Il avait tort et il le savait. L’examen final était bien derrière lui mais c’était maintenant, dans ce bureau, que tout se jouait. Ses résultats ne pouvaient pas être validés sans aval d'Hirata sur la décision du jury et celui-ci ne faisait que chercher la petite bête depuis le début de l'entrevue.

"Je peux maintenant lire sans mon œil droit," reprit-il en omettant de préciser qu’il fallait que cela soit écrit très gros et sur un support rétro-éclairé. "le problème était la notion de trois dimensions, les distances, j’ai passé ce cap depuis un moment non?"

Les lèvres du médecin se pincèrent. Il semblait embêté. Choisissant ses mots avec soin, c’est avec hésitation qu’il avoua, "Les traumatismes crâniens.. laissent des séquelles."

"Oui je suis au courant merci," s'impatienta Regan. "Vous me faites quoi là au ju—"

"Le risque de crises d’épilepsies en fait partie." le coupa le praticien. Un silence lourd d'implications s'abattit entre les deux hommes. Hirata lui laissa quelques secondes pour digérer la nouvelle avant de reprendre plus doucement, "..et il est d'autant plus élevé quand il est question de commotions sévères qui impliquent des lésions.. corticales."

Sidéré, Regan se laissa retomber contre le dossier de son siège. Corticale, comme sa cécité corticale? Putain mais c'était quoi ces conneries encore?! Il était en train de lui dire qu'il ne pouvait pas valider son statut de Chasseur?? Regan se força à prendre de profondes inspirations, à compter jusqu'à dix, n'importe quoi pour l'aider à garder son calme le temps d'analyser la situation.

Ok.

Ok.

Depuis quand cet enculé était-il au courant au juste? Il ne pouvait pas jouer les ignorant, il était celui qui avait mis en place son programme de rééducation, celui qui avait élaboré des entraînements adaptés, suivi ses résultats avec attention..

En captant le regard que lui portait le vieil homme, Regan réalisa avec dégoût qu'il n’avait été à ses yeux qu’un sujet docile et coopératif pour avancer dans ses putains de recherches.

"..Vous ne pensiez pas que l’Académie me laisserait aller aussi loin. Vous ne pensiez pas que j’irais aussi loin."

Le ton était amer, accusateur. Il se sentait profondément trahis. Et minable aussi, d'avoir accordé sa confiance sans même y réfléchir, de n'avoir jamais eu le moindre soupçon.. Mais un détail attira soudainement son attention: L’administration n’était pas au courant, la formation leur était coûteuse et il était impossible qu'ils puissent volontairement gaspiller leurs ressources dans une cause perdue.

"Un risque hein."

Regan se redressa contre le dossier de sa chaise, se recomposant un masque d'ironie et de cruelle condescendance. Si son raisonnement s'avérait exacte Hirata restait l’unique décisionnaire et les risques qu'il avait pris, poussés par ses ambitions pour une reconnaissance de ses pairs et une place de choix dans les revues médicales, étaient bien plus parlant que ce soudain sursaut de conscience.

"Et bien taisez-le. Comme vous avez si bien su le faire jusque-là. J’en vaux la peine et vous le savez."

Ce soir-là en découvrant son appartement assigné aux Chasseurs, Regan baignait dans l'autosatisfaction. Des litres et des litres d'autosatisfaction.



CHAPITRE IX



« YOU'RE WELCOME »

Lieu: Aokigahara
Date: 08 septembre 2064

C'était la merde.

Une épidémie d'origine inconnue avait fait des ravages dans la préfecture de Yamanashi, réduisant drastiquement les effectifs de Chasseurs alors qu'un typhon venait de dévaster la région. Regan faisait partie des renforts envoyés par Anos, mais les dégâts étaient tels que son unité fût divisée dès son arrivée pour compléter les escouades déjà en place.

De nombreux villages restaient encore coupés du monde. Quelques hélicoptères de Cavaliers avaient été réquisitionnés pour ravitailler les communes les plus en détresses, mais dans un souci d'économie la majorité des convois étaient au sol, encadrés par les Chasseurs en sous effectifs. Regan, lui, avait dû rejoindre trois autres Chasseurs locaux assignés à la protection de bûcherons aux abords de la forêt d'Aokigahara.

Le dispositif était léger, ils étaient quatre pour une quinzaine de civils mais les derniers relevés du SSN indiquaient une migration massive des chimères vers le nord depuis la tempête. C'est là haut que le plus gros des troupes était déployé, toutes les académies s'étant accordé pour envoyer leurs meilleurs éléments sur ce front.

Regan avait regretté de ne pas en faire partie dès son premier jour à Yamanashi; Il pouvait combattre les chimères, le virus, lui, était un ennemi invisible. Les services sanitaires l'expliquaient par une mutation due à la putréfaction des cadavres de monstres accumulés par la tempête, et pour seul rempart, Regan n'avait reçu qu'une batterie de vaccins préventifs sans aucune certitude de leurs efficacités.

Outre le déblaiement des voies, il fallait profiter de ce répit accordé par l'absence des chimères pour rapidement reconstruire, quitte à passer sur certaines superstitions car Aokigahara n'était pas que dense et lugubre, elle était aussi réputée maudite.

Et Regan ne put que valider ce dernier point quand une formation d'Ikens les pris soudainement par surprise.

Deux des bêtes se firent intercepter par les Chasseurs avant qu'elles n'aient pu atteindre qui que ce soit. Regan s'occupa d'une troisième les attaquants à revers qu'il réorienta habilement auprès du dernier Chasseur libre tandis que les fusées de signalisation rouges fendaient le ciel, prévenant les civils aux alentours d'un affrontement.

Il se tourna ensuite vers la horde d'ouvriers paniqués qui se battaient pour se réfugier dans les engins de chantier. Regan, impuissant, réalisa qu'il n'avait pas l'autorité nécessaire pour ce genre de conneries. Il avait beau hurler au calme, personne ne lui prêtait attention. Pire, l'agitation excitait les chimères qui redoublaient de feintes pour rejoindre la mêlée.

Regan dut assommer à la hâte un ouvrier qui venait d'empoigner une tronçonneuse avant qu'il donne des idées à ses collègues. Il se demanda vaguement s'il recevrait un blâme pour son geste quand il repéra deux autres hommes se détacher du groupe, fuyant en direction du sentier qui menait au village.

..alors qu'une nouvelle silhouette fauve bondissait hors des sous-bois à leur poursuite.

C'était. La. Merde.

Son geste partit malgré lui. Regan claqua son fouet autour d'une patte du monstre comme il l'aurait fait pour le renverser à terre d’une traction, mais son réflexe n'était pas du tout adapté pour stopper un Iken lancé à pleine vitesse. Alors qu'il se faisait déjà emporter par l'élan de la chimère, Regan réagit en dégainant son souba qu'il planta de toutes ses forces dans le sol pour renforcer sa prise.

Nouvelle erreur, Regan se fit écarteler net. Un craquement sinistre et une douleur fulgurante lui fit instantanément lâcher prise en lui arrachant un cri. La bête, déstabilisée, s'effondra en emportant le fouet du Chasseur dans sa chute alors que ce dernier réalisait avec horreur qu'il venait de se déboîter l'épaule droite.

La panique des civils escalada face à la scène et Regan dut lutter pour ne pas perdre connaissance. Il se força à se redresser, clignant des yeux pour virer les tâches blanches qui obstruaient sa vision. Il dut s'y reprendre à deux fois pour récupérer son katana profondément ancré dans le sol. La chimère, elle, s'était déjà redressée, feulant de rage en découvrant le responsable de sa chute.

Il hésita une seconde, son regard déviant inconsciemment sur son fouet à mi-chemin entre lui et le monstre, mais avec un bras hors jeu, sa meilleure option restait le souba.

L'hystérie ambiante le poussa à prendre les devants, il devait garder l'attention de la chimère focalisée sur lui. Alors, ignorant la douleur, il provoqua la bête d'une fausse charge et quand celle-ci s'élança finalement, il prit la fuite.

Il s'enfonça dans le sous bois pour ralentir le sprint du monstre tout en l'éloignant des ouvriers qu'il livrait maintenant à eux-mêmes. Ambitieux ou affamés, les Ikens n'avaient pas hésité à les attaquer malgré leur sous-nombre, et il ne pouvait qu'espérer qu'aucune autre ne soit tapis dans l'ombre.

Le terrain était irrégulier, accidenté mais pas inconnu. Regan avait passé ces trois derniers jours sur ce secteur et comptait bien utiliser cet avantage. Les arbres en lisière étaient trop fragilisés par la tempête pour tenter de prendre de la hauteur et se tenir hors de portée risquait de lasser la bête qui pourrait alors décider de revenir sur ses pas pour s'attaquer aux cibles faciles qu'étaient les civils. Il allait devoir prendre des risques, et la distraire assez longtemps pour qu'un de ses équipiers se libère et prenne le relais.

C'est seulement à cet instant qu'il réalisa qu'il ne les entendait pas à travers sa radio. Soit ils ne communiquaient pas entre eux — ce qui se révélerait surprenant — soit ils étaient sur un autre canal, et Regan penchait pour la seconde option: c'était typiquement le genre de bizutage qu'opéraient les escouades de Yamanashi sur les éléments d'Anos.

Et c'était franchement malvenu.

Il ne connaissait pas les capacités de ses nouveaux équipiers, leurs qualités, leurs défauts, leurs moyennes. Rien pour l'aider à estimer le temps qu'il leur faudrait pour tuer leurs chimères respectives et il ne pouvait pas se permettre de revenir trop tôt sans risquer de remettre en danger les ouvriers.

Génial.

Magnifique.

Merveilleux.


La chimère gagnait dangereusement du terrain et il s'éloignait déjà trop de la clairière où avait lieu le combat principal. Regan était prêt à amorcer un long et laborieux virage pour se remettre dans la bonne direction quand une autre idée lui traversa l'esprit: D'un coup de garde à sa ceinture, il réorienta ses pistons vers l'arrière avant d'actionner ses grappins. Le câble se ficha dans un tronc, tractant brusquement Regan dans le sens opposé. La bête dérapa sur des amas de racines entrelacées dans un grondement de frustration, ce demi-tour surprise lui faisant considérablement perdre de son élan.

Mais elle ne se laissa pas distancer et bientôt Regan dû envisager de reproduire sa manœuvre. La deuxième fois qu'il actionna ses grappins, la chimère se servit d'un tronc comme tremplin et le Chasseur ne put s'en prendre qu'à lui-même. Il l'avait sous-estimé. Les Ikens étaient connues pour être des pro du virage serré, sur terrain dégagés certes, mais connasses étaient aussi réputées pour leur capacité d'adaptation redoutable.

Regan devait se montrer imprévisible, ce qui lui était pénible dans son état. Il épuisait déjà énormément d'énergie à ignorer les signaux d'alarmes que lui lançait son corps, brouillant ses pensées, sa coordination, sans compter son bras ballant qui gênait ses mouvements.

Et la bête était trop près, bien trop près.

Regan accéléra tout en mettant le plus d'obstacles possible sur son passage. Il pensait pouvoir tirer avantages de la forêt plus longtemps mais il devait se rendre à l'évidence: revenir auprès de ses coéquipiers restait l'option la plus raisonnable.

Seulement, après deux volte-faces, il se trouvait de nouveau dos à la clairière.

Il prit alors la direction des stères de bois empilées par ses ouvriers le matin même. Elles n'avaient pas encore été fixées et Regan savait qu'elles ne supporteraient pas la force d'un demi-tour de la chimère si elle s'en servait pour se propulser. Alors, quand il fût assez proche, il actionna ses grappins pour la troisième fois.

Mais ce coup-ci, une patte puissante l'intercepta.

La bobine de fils de carbone craqua et Regan fut projeté sur les rondins qui lui barraient la voie quelques instants plus tôt. Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui était arrivé que la bête se précipitait déjà sur lui. Il réaffirma sa prise sur sa garde, soulagé que la surprise ne lui ait pas bêtement fait lâcher, et passa par dessus la pile de bois, dégringolant quatre mètres plus bas dans une des tranchées creusées par les éboulements de la tempête.

Évidemment, comme l'avait supposé Regan, les stères ne supportèrent pas le poids de l'Iken et le tout se disloqua dans un grondement sourd. Le souffle coupé par sa chute, Regan eu tout juste le temps de rouler entre deux rochers et de se protéger le visage de son bras valide avant d'être totalement enseveli.

Il y eut un moment de flottement, où le Chasseur découvrit avec effroi que son bras armé était bloqué par dessus son épaule droite, lui barrant le visage alors que L'Inken, après s'être ébroué, cliquetait déjà à la recherche de sa proie.

Il ne lui fallut que quelque instant pour le repérer de nouveau, et c'est avec euphorie qu'elle commença à dégager les bûches à grands coups de griffes.

Regan tenta de calmer sa respiration. Sa marge de manœuvre était plus que réduite, il devait se tenir prêt. Lorsque le rondin qui bloquait son souba se souleva soudainement, le bras de Regan fusa.

À l'aveugle, il frappa de toutes ses forces avec la garde de son katana qui atteignit la gueule de la bête. Le choc explosa la mâchoire inférieure de l'Inken qui se décrocha pour voler hors du champ de vision du Chasseur.

Regan ne put cacher sa surprise, mais son étonnement fut rapidement balayé par le hurlement de l'Inken qui lui glaça le sang. Il profita du bond qu'elle fit en arrière pour se hisser hors de sa cavité. Mais avec un bras inerte et l'autre soudé à son souba il ne put dégager que la moitié de son corps avant que la bête furieuse ne se reprenne.

Sa langue papillonna mollement sur son poitrail ensanglanté alors qu'un grognement guttural sortit du fond de sa gorge, et l'instant suivant, elle se jetait de nouveau sur lui.

Le Chasseur para du tranchant de ses lames jumelles, tailladant profondément les pattes avant de l'Iken qui se cabra pour s'en dérober. Une pluie vermeille s'abattit sur Regan alors que la bête le dominait de toute sa hauteur et il réalisa à la courbure de son dos qu'elle s'apprêtait à le défoncer d'un coup de crâne. Il se contorsionna sur sa droite, évitant de justesse la masse qui s'écrasa dans son dos. D'un nouveau revers, il visa le flanc de la bête qui s'écartait déjà. Il l'atteignit néanmoins, décrochant un feulement furieux de l'Inken qui lui donna l'angle parfait pour en finir. Il réorienta brusquement son arme et dans un cri de rage, la planta de toutes ses forces à travers le palais à découvert de la chimère.

Les lames traversèrent le crâne du monstre dans un choc qui résonna tout le long de son bras et le temps sembla soudainement s'arrêter.

L'Inken vacilla, ses membres se dérobant sous son poids. Regan savait qu'il avait traversé son système nerveux central mais il renforça quand même sa prise. Plus la bête s'affaissait, plus elle s'empalait sur son souba en crachotant.

La langue poisseuse du monstre tressailli contre son bras alors qu'un dernier souffle putride lui caressait le visage et bientôt, le Chasseur n'entendit plus que les battements frénétiques de son propre cœur pulser à ses oreilles.

Il sortit brutalement de sa torpeur en reprenant sa respiration. Il devait bouger, l'odeur du sang pouvait attirer d'autres chimères.

Il s'extirpa de sa niche et prit appuie d'une jambe sur le crâne de la bête pour en désencastrer son katana. Fébrile, il trébucha deux fois en remontant le talus. Il se détourna assez vite du sentier, préférant couper à travers bois pour rejoindre plus rapidement ses coéquipiers. Sa démarche était nerveuse, ses sens en alertes et c'est seulement lorsqu'il aperçut la clairière qu'il s'autorisa à ralentir, à respirer, à décompresser.

..un peu trop peut-être.

La poussière soulevée par l'affrontement lui chatouilla les narines alors qu'il passait la lisière et un éternuement lui échappa. Son pied dérapa sur un morceau d'écorce et il s'écrasa au pied d'un engin de chantier dans un cri étranglé, manquant de peu un Chasseur qui avait eu le réflexe de s'écarter d'un bond. Regan esquissa un sourire à l'homme qu'il avait failli entraîner dans sa chute mais il ne reçut qu'un regard accusateur en retour. Un des ouvriers agonisait à grand bruit, réclamant sa mère en tentant de renfourner une poignée d’entrailles visqueuses d'une blessure béante à son ventre.

..et l'adrénaline de Regan s'évapora soudainement pour ne laisser place qu'à des douleurs éparses et une extrême fatigue.

C'était de leur faute, pensa-t-il sombrement en dénouant enfin ses doigts de son souba qu'il délaissa entre ses jambes. Ils avaient eu une chimère chacun et il n'avait pas laissé la sienne blesser un civil, lui. Mais il ferma sa gueule et laissa couler. Déjà parce qu'il n'en avait pas la force, ensuite parce qu'il le savait, cela n'avait rien de personnel. Les renforts envoyés par Anos avait été très mal accueilli par les Chasseurs locaux. L'administration de Yamanashi avait fait tout son possible pour calmer les tensions mais leurs escouades couvaient, face à la base la plus prestigieuse du pays, un complexe d'infériorité qui se ressentait dans chaque interaction. Il était facile de faire passer les éléments dispersés d'Anos pour des tocards en refusant implicitement de les intégrer. Ils voulaient prouver qu'ils n'avaient pas besoin de l'aide de l'Élite. Ils voulaient prouver leurs valeurs.

Et Regan ne voulait pas participer à ce concours de bites. Ou tout du moins, pas sans son public habituel.

Il poussa un profond soupire en essuyant le sang qui coulait le long de sa joue. Il était encore dans un sale état, loin, très loin des images glorieuses diffusées par le SSN. Il n'était même pas foutu de trouver la force de se relever pour aller chercher son fouet abandonné à l'autre bout de la clairière. Il avait mal partout. Les propriétés anesthésiantes de l'adrénaline s'étaient totalement dissipées maintenant et les Cavaliers n'étaient pas prêt d'arriver au vu de la taille de leur secteur et du manque d'hélicoptères. Il essaya de discerner le bruit caractéristique des pals mais l’endroit continuait à résonner de cris, de prières et de jurons et il abandonna rapidement face à la futilité de la tâche.

Grimaçant, il tâtonna son torse du bout des doigts, cherchant à déterminer les contours de l'hématome se trouvant là où l'Inken avait frappé pour l'intercepter. La combinaison avait absorbé le plus gros du choc mais Regan ne pouvait s'empêcher d'espérer secrètement quelques côtes fêlées, son épaule démise ne justifiant sûrement pas à elle seule un renvois sur Anos.

Putain, ce qu'il donnerait pour retourner sur Anos..

Parce qu'aussi cul-cul que cela puisse paraître, il voulait retrouver son escouade.

Il voulait qu'on se foute de sa gueule après qu'il se soit lamentablement vautré. Il voulait qu'on le bouscule, mais l'air de rien, qu'on le force à se relever. Il voulait entendre fuser les piques habituelles qu'ils se lançaient entre eux. Celles qui voulaient dire "content d'voir que t'es pas mort". Il voulait retrouver l'effervescence qui caractérisait la fin de leurs affrontements et quitter cette ambiance de deuil perpétuel qui l'entourait depuis qu'il était dans cette préfecture maudite. Il voulait retrouver la famille dysfonctionnelle qu'il s'était fabriqué au sein de sa promotion. Il voulait rentrer..

Chez lui.

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REGAN VOLKOV

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